Il est sept heures trente. À travers les stores de sa fenêtre, Charles voit bien qu’il fait jour et que le soleil brille. Curieusement, ce matin, grand-père n’est pas encore debout. Son réveille-matin a bien sonné à sept heures, comme toujours, mais il ne s’est pas levé. Étrange.

Un peu surpris par cette inhabituelle dérogation à sa routine, Charles décide de se lever sans l’attendre. En ouvrant sa porte, grand-mère vient tout de suite vers lui en marchant silencieusement.

— Fais attention de ne pas faire de bruit, lui dit-elle. Ton grand-père est encore endormi.

— Encore endormi? Est-ce qu’il est malade? demande Charles fort étonné par la nouvelle.

— Non, ne t’en fais pas. Il a simplement besoin de repos. Toutes ces histoires de chevaux et de lasso d’hier lui ont demandé beaucoup d’énergie. Il n’est plus très jeune, ton grand-père, tu sais... Le problème, c’est que lui ne le sait pas encore. Il dépasse donc ses limites à l’occasion, et c’est lui qui en paie le prix! La dernière fois que ça lui est arrivé, il a dormi jusqu’à dix heures!

— Et les animaux alors? Qui va les nourrir?

— Après toutes ces vacances passées ici avec lui, tu devrais pouvoir t’en tirer assez facilement...

Les yeux de Charles deviennent tout ronds. Jamais il n’avait eu la chance de s’occuper seul des animaux auparavant. C’était un privilège que son grand-père ne cédait à personne. Quelle marque de confiance! Après la gaffe d’hier, ce merveilleux cadeau était tout à fait inattendu.

— Et n’oublie pas les cochons! Tu te souviens de l’entente que tu as eue avec grand-papa à leur sujet...

En moins de deux, Charles fait sa toilette, s’habille et prend son petit déjeuner. Au sortir de la maison, il court rejoindre les bêtes, affamées, qui réclament bruyamment leur nourriture.

Ce matin, tous les animaux ont droit à un traitement digne des rois. Il brosse chaque cheval, s’amuse avec quelques lapins, lance des miettes de pain séché aux canards et va même jusqu’à nourrir les poules dans ses mains. Il passe certainement l’un des plus beaux moments de ses vacances.

Une fois tous les animaux rassasiés, il s’attarde plus longuement aux petits cochons. Ces petites bêtes, encore très jeunes, ont besoin d’une attention particulière. Il faut entre autres les faire boire au biberon, ce que Charles fait avec beaucoup de patience.

S’ils sont en parfaite santé lorsque ses vacances seront terminées, grand-père a promis de les garder chez lui et, surtout, de ne pas parler de son face à face avec monsieur Thibault! S’il veut se tirer de sa maladresse, il a donc tout intérêt à prendre soin de ces petites bêtes, un peu comme s’il était leur mère.

Une fois ses tâches terminées, il retourne rapidement à la maison pour faire un autre brin de toilette car, aujourd’hui, il a rendez-vous. Vers neuf heures, Marianne et ses parents doivent en effet venir le prendre pour aller faire du magasinage. Ensuite, il est invité à dîner à leur chalet, à Saint-Fabien, et à y passer l’après-midi.

En toute hâte, Charles choisit ses plus beaux vêtements pour cette sortie spéciale. Il pense aussi à apporter son appareil photo pour immortaliser tous ses précieux souvenirs.

— Eh bien! Tu es pas mal beau, mon garçon, dit grand-mère amusée. Est-ce que Marianne est ta première blonde?

— Jamais de la vie, grand-m’man! répond-t-il d’un ton ferme. Je n’ai pas le temps de penser aux filles. Je suis beaucoup trop occupé pour ça. De toute manière, ce serait idiot de ma part de m’attacher à une fille qui demeure à 600 kilomètres de chez moi.

Pourtant, Charles est quelque peu embarrassé par le commentaire de sa grand-mère. Soudainement, il se sent devenir tout rouge, comme s’il ne disait pas vraiment toute la vérité.

— Et grand-p’pa, il n’est pas encore levé? questionne-t-il pour changer de sujet de conversation.

— Il n’a même pas bougé le petit doigt depuis que je suis levée. Je crois qu’il va se souvenir longtemps de cette journée d’hier, le pauvre.

À l’extérieur, deux coups de klaxon se font entendre.

— Ce sont eux; ils sont arrivés! Je dois partir, grand-m’man. Tu diras salut à grand-p’pa pour moi. Je vais être de retour pour quatre heures cet après-midi.

Charles prend tout juste le temps d’embrasser sa grand-mère et court dehors retrouver Marianne et ses parents.

Puisque les deux adultes ont beaucoup d’emplettes à faire, ils laissent les enfants se promener à leur guise pour une bonne partie de l’avant-midi. Marianne en profite pour jouer au guide touristique avec Charles.

Ils passent d'abord par le centre commercial pour y faire du lèche-vitrine. Tous deux s’attardent d’ailleurs plus longtemps devant une boutique d’articles de sport. Il y a là un vélo de montagne particulièrement flamboyant qui fait leur envie à tous les deux. À trois reprises, ils profitent de la proximité d’un dépanneur pour refaire leurs réserves de gommes ballounes.

De retour en voiture, ils se rendent ensuite sur la rue Saint-Germain. De là, ils passent devant la magnifique cathédrale, puis près d’un monument en l’honneur des anciens combattants. Une fois les jeunes arrivés devant le musée, Marianne entreprend d’expliquer à son camarade les origines de ce vieux bâtiment fort bien restauré.

Mais Charles ne l’écoute pas vraiment. Il lui tourne même le dos, toujours aussi fasciné par le fleuve et l’île Saint-Barnabé faisant face à la ville.

— Il est beau notre fleuve, n’est-ce pas? dit-elle alors en le contemplant à son tour.

— C’est la plus belle chose que j’aie vue de toute ma vie! répond-t-il sur un ton rêveur. Depuis toujours, mon grand-père me dit que les gens de la ville ont oublié de vivre, qu’ils n’ont même pas le temps d’y penser. Aujourd’hui, quand je vois tous ces gens qui me donnent l’impression de vivre au ralenti le long du fleuve, je comprends ce qu’il veut dire...

Quelle journée reposante! Après avoir vécu presque l’enfer hier, ils accueillent avec plaisir ces moments sans aucun stress. Le dîner, à Saint-Fabien, puis l’après-midi au bord de l’eau sont d’ailleurs une occasion de plus pour Charles de regretter de ne pas venir plus souvent à Rimouski. Et il y a maintenant Marianne, sa nouvelle amie et complice.

Toute bonne chose ayant une fin, les parents de Marianne leur font signe de revenir à la voiture. Il sera bientôt quatre heures. En prenant place à bord, Charles n’en finit plus de les remercier pour cette agréable journée passée en leur compagnie.

Vingt minutes plus tard, ils sont de retour devant la maison de grand-père. En descendant du véhicule, Charles remarque que de nombreuses voitures sont garées devant la maison. Parmi celles-ci, il croit reconnaître celle de sa tante Sylvie, qu’il aime tant, et qu’il n’a pas vue depuis l’an dernier.

— Super! dit Charles, tout heureux de cette grande visite. Ma tante Sylvie est là! On rit toujours avec elle. Viens Marianne, que je te la présente. Tu vas beaucoup l’aimer!

Marianne jette un coup d’oeil devant la maison et finit pas décliner l’invitation. Il y a trop de monde, se dit-elle, pour que ce soit vraiment amusant.

— Je préfère retourner chez moi, répond-t-elle. Ça va être moins gênant là-bas. Je vais plutôt t’appeler après le souper.

Charles n’insiste pas; il a trop hâte de voir tous ces oncles et tantes qu’il ne voit que très rarement. Vif comme l’éclair, il court à la maison jusqu’à la porte d’entrée. En l’ouvrant, il constate avec joie qu’il y a effectivement beaucoup d’oncles, de tantes et d’amis à l’intérieur.

— Salut tout le monde! crie-t-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Curieusement, personne ne s’empresse de répondre. Tante Sylvie, qui était bien à l’intérieur, se lève de son fauteuil pour aller voir son neveu. D’une voix faible et triste, elle lui fait l’accolade et répond:

— Bonjour mon grand garçon. Comme tu as grandi...

Le ton qu’elle utilise et l’ambiance qui règne dans le salon troublent Charles tout à coup. Habituellement, les réunions de famille à Rimouski prennent une tournure de festivité. Tout le monde y danse, y chante, mais ne reste surtout pas assis sur des fauteuils.

En s’avançant de quelques pas, dans un silence glacial, le garçon peut lire la tristesse dans les yeux de chacun. Personne n’ose lui adresser la parole. D’un pas hésitant, il continue d’avancer vers sa grand-mère, assise près du foyer, entourée de trois de ses filles. Elle pleure à chaudes larmes et semble inconsolable.

Effrayé par la nouvelle qui se dessine, Charles se retourne vers Sylvie:

— Que se passe-t-il donc?

En lui demandant de s’asseoir sur le divan, elle essuie à son tour quelques larmes sur ses joues avant de répondre.

— Il s’est produit quelque chose de grave aujourd’hui mon garçon...

— Quoi, ma tante Sylvie? Quoi donc? réplique-t-il avec insistance.

— Grand-papa est parti. Il nous a quittés... Nous avons appelé tes parents pour les prévenir. Ils seront ici tard ce soir.

En entendant ces mots, Charles a l’impression de manquer d’air. D’un saut, il se lève du divan et court se réfugier dans sa chambre en fermant la porte derrière lui. Il va même jusqu’à se cacher dans sa garde-robe pour ne pas partager son mal. Dans le noir, il se met alors à pleurer toutes les larmes de son corps.

Quelques minutes passent avant que Sylvie n’entre dans la chambre. En ouvrant la porte de la garde-robe, elle trouve le garçon assis, les yeux rougis. En s’assoyant à ses côtés, elle passe son bras sur ses épaules pour lui caresser les cheveux.

— Chaque fois que tu es venu ici, lui dit-elle, tu lui as fait passer les plus beaux moments de sa vie, tu sais...

La voix douce de Sylvie réconforte petit à petit le garçon. Tout en reprenant son souffle, il dépose sa tête contre elle.

— Pourquoi faut-il qu’on perde les gens qu’on aime? lui demande-t-il, la voix quelque peu en sanglots.

— Je ne sais pas, Charles. Je ne sais pas...


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