Toc! Toc! Toc!

— Il est sept heures, Charles, et il fait un soleil radieux!

Comme chaque matin, grand-papa s’assure que son petit-fils est bien réveillé avant de passer à la salle de bain pour y faire sa toilette. Aujourd’hui, pourtant, il n’obtient aucune réponse en frappant à la porte de sa chambre.

Toc! Toc! Toc! Il essaie de nouveau; le garçon dort sans doute trop dur pour entendre.

— Ma foi, Charles! Qu’est-ce qui t’arrive? J’ai l’impression de parler à une bûche! Tu ne veux tout de même pas que j’entre pour te tirer du lit? Ce n’est pas ton genre, ça!

Le grand-père tend l’oreille avec plus d’attention cette fois, et rien! Il n’entend toujours rien. Contrairement à son habitude, il se décide enfin à ouvrir cette porte qu’il avait toujours consenti à garder fermée jusqu’ici.

— Saperlipopette! C’est incroyable, mémé! crie grand-papa stupéfait. Charles est déjà debout! Il n’est plus dans sa chambre. Il a même fait son lit! Il n’est tout de même pas allé nourrir les animaux de si bonne heure... Ce n’est pas bon pour eux, ça. Ils ont besoin de manger à des heures régulières...

Mais Charles n’est pas du tout allé voir les animaux. Il n’y a même pas songé.

Non loin de là, juste devant la maison de monsieur Thibault, il est caché au fond d’un fossé, avec son vélo, accompagné de Marianne qui n’est pas surprise de le voir à ses côtés.

— Je savais bien que tu viendrais me rejoindre, dit-elle. On voit que tu es courageux et que tu as le goût du risque, toi!

— Le goût du risque? Il faut vouloir se mettre dans le pétrin pour te suivre dans pareille absurdité! répond spontanément Charles. Je te le dis encore, ton idée est idiote et vraiment dangereuse pour toi.

— Pour moi? Si je vois clair, c’est bien au vaillant Charles de Laval à qui je m’adresse en ce moment... Tu ne penses tout de même pas que tu es ici pour assister à un spectacle! Toi aussi tu vas jouer dans cette pièce; tu en seras même l’un des principaux personnages!

— Du théâtre? On devrait plutôt parler d’un film d’espionnage, Marianne! On ne sait pas ce qui nous attend là-bas! C’est peut-être un cannibale ce monsieur Thibault. Qui sait? Il va sans doute nous faire cuire sur des brochettes et danser autour de nous pendant la cuisson! Ouach! Quelle horreur!

— Voyons! Cesse donc de t’en faire pour rien... Tu ne crois tout de même pas que je t’attirerais dans une aventure vraiment dangereuse? D’ailleurs, j’ai pensé à tout. J’ai même apporté avec moi mes deux talkies-walkies. Nous pourrions en avoir besoin... Il ne faut pas prendre de risques inutiles dans de telles circonstances.

— C’est justement ce qui m’inquiète, que tu aies pensé à tout! Je continue de croire que c’est de la folie de nous retrouver ici!

— Au lieu de t’énerver comme ça, baisse donc ta tête un peu: le voilà notre homme. Il sort de sa maison!

Monsieur Thibault descend en effet de la vieille galerie blanche, sur la façade de la maison, et se dirige lentement vers son étable. Parfois, il s’arrête un peu, regarde aux alentours, comme s’il s’assurait de ne pas être vu, et poursuit son chemin.

Il a une mine peu sympathique, le vieil homme, et ses vêtements semblent très sales. Il porte une casquette verte et une chemise à carreaux rouge sang et grise, sortie de ses vieux jeans usés. Ses bottines de cuir brun, délacées, semblent trop lourdes pour qu’il puisse les soulever. À le voir marcher, le dos arrondi, on comprend que le poids des années a fait son oeuvre. Et, de toute évidence, il ne s’est pas rasé avant de sortir! Jamais le grand-père de Charles, lui, n’aurait osé quitter la maison sans d’abord se raser!

— Tu as vu, Marianne! On dirait qu’il nous a aperçus! Tu vois, il regarde dans notre direction!

— Arrête donc de t’énerver, je te dis! Il fait ça chaque fois qu’il quitte sa maison. C’est devenu une habitude. Il va finir par entrer dans son étable comme il le fait chaque matin. Puis, d’ici environ 20 minutes, il va en ressortir et ira rejoindre les enfants qu’il garde en captivité dans le hangar que tu vois, juste là.

— Les enfants... Il y a quelque chose qui me dit que tu t’es mis le doigt dans l’oeil avec cette histoire. Voyons donc! Ça n’arrive pas à Rimouski, des histoires de la sorte. C’est bon pour les grandes villes...

— Laval, par exemple?

— Oui, justement, ça pourrait se produire à Laval, mais ici... Tout de même!

— C’est ce qu’on verra, mon Charles. C’est ce qu’on verra. Quand nous ferons la première page du journal, tu seras bien heureux de la montrer à tes copains... à Laval!

— Et si nous faisons plutôt la chronique nécrologique, qui la montrera à tes amis de Ri-mou-ski cette page?

Marianne ne répond pas. Par le regard qu’elle lui jette, Charles voit bien qu’elle trouve cette dernière remarque stupide.

Comme prévu, monsieur Thibault finit par entrer à l’intérieur de son étable. Le bâtiment, tout comme la maison et le hangar, est dans un état pitoyable. La peinture, défraîchie, s’est écaillée avec le temps. Plusieurs planches de bois ont fini par tomber par terre sans que personne ne les ramasse. À première vue, la propriété de monsieur Thibault donne l’impression d’avoir été abandonnée depuis fort longtemps.

Marianne, qui a tellement attendu avant de mettre son plan à exécution, sort aussitôt du fossé en laissant à Charles l’un de ses talkies-walkies.

— Voilà! dit-elle. Ça te sera utile pour me prévenir, au cas où le père Thibault sortirait plus vite que prévu de l’étable.

— Alors, tu es vraiment sérieuse? Tu t’en vas là-bas sans savoir ce qui t’attend? C’est incroyable; on ne les entend même pas tes enfants!

Pourtant, à cet instant précis, de faibles cris aigus se font entendre du hangar. Il y a bien des enfants prisonniers à l’intérieur! Malheureusement, ils sont trop loin pour qu’on puisse vraiment distinguer leurs paroles, mais ils sont là! Charles les entend! Ils crient au secours et attendent courageusement que quelqu’un se manifeste.

Sans perdre de temps, les deux complices s’entendent sur la stratégie qu’ils vont suivre. Pendant que Marianne tentera de s’approcher le plus possible du hangar, Charles fera le guet et la préviendra de tout danger imminent.

Marianne se met alors à courir vers la maison. Après quelques foulées, elle s’arrête un instant puis revient sur ses pas. Charles ne comprend pas ce qui se passe. Aurait-elle déjà la trouille?

Lorsqu’elle est de retour près de lui, Marianne reste d’abord muette. Après avoir laissé s’échapper un profond soupir, elle finit par prendre Charles dans ses bras en le serrant très fort. Charles ne sait que dire tellement il se sent décontenancé. Il reste droit comme un arbre, sans bouger, et attend que ne cesse ce témoignage soudain d’affection.

— Je n’oublierai jamais ce que tu fais pour moi, dit Marianne à un Charles encore sous le choc. C’est dommage que tu sois de Laval parce que je t’aime bien!

Sans même le regarder dans les yeux, elle se retourne aussitôt et court de nouveau à toute vitesse en direction de la maison. Cette fois, c’est bien vrai. Elle ne s’arrête pas. Charles ne sait trop comment réagir mais tente quand même de rester calme. Après tout, le succès de cette mission et la sécurité de Marianne reposent en grande partie sur ses épaules.

En un rien de temps, elle se retrouve accroupie sous la galerie de la maison. D’un geste de la main, elle signale à Charles que tout est sous contrôle jusqu’ici. Peu familier avec ce genre de langage, il se contente de répéter le même geste pour lui signifier qu’il a bien reçu le message.

— Allô! Allô! Bison doré! Vous m’entendez? dit alors Marianne dans son talkie-walkie. Ici Oeil de serpent! À vous!

— Oeil de quoi? Mais qu’est-ce que tu racontes, Marianne? Tu t’es frappé la tête contre la galerie?

— Chut! Ne prononce jamais mon nom dans le talkie-walkie! En mission, il faut utiliser un code pour ne pas être reconnu. C’est plus sûr ainsi... À vous!

— Franchement, Marianne! Je n’ai rien d’un bison et je n’ai pas envie de le devenir! Cesse donc de me parler inutilement; il y a peut-être quelqu’un dans la maison qui va t’entendre. Prends garde; la moindre gaffe pourrait être dangereuse. Je te préviens si je vois un danger à l’horizon.

— Bien reçu, Bison de Laval! Petit serpent d’été coupe la communication et ne rappellera qu’en cas de besoin. Terminé!

De son fossé, Charles observe avec attention les environs. Sur la ferme, à part Marianne qui se déplace de buisson en buisson en direction du hangar, rien ne bouge. C’est le calme plat. Tout est si silencieux que Charles s’en inquiète un peu.

Quelques minutes passent sans que rien ne change. Marianne est maintenant postée tout près du hangar, derrière un vieux tracteur rouillé. Charles n’aime pas cette longue attente qui ne lui inspire rien de bien. De plus en plus d’automobiles circulent sur la route et il craint énormément que quelqu’un ne l’aperçoive dans le fossé.

— Allô! Allô! Serpent de je ne sais trop où? dit le garçon de plus en plus inquiet. Ici Bison affolé à l’appareil! Que se passe-t-il de votre côté? Vous ne bougez plus! Ici, ça s’anime beaucoup depuis les dernières minutes. J’ai peur qu’on me détecte! Ne devrions-nous pas annuler la mission, euh... disons jusqu’à demain?

— Ici Serpent traqué! chuchote Marianne. Il n’est pas question que je renonce aux enfants. Pour l’instant, tout va bien. Je peux même observer le suspect d’où je suis. J’attends simplement qu’il vienne ouvrir la porte du hangar. Je devrai ensuite trouver un moyen de l’éloigner de là afin que je puisse y pénétrer sans danger... Terminé!

Peu après, monsieur Thibault quitte l’étable et se rend comme prévu au hangar, son trousseau de clés en main. Il ouvre enfin la porte, pénètre à l’intérieur en ne refermant pas complètement derrière lui. Marianne a beau essayer de s’approcher encore un peu, elle n’y peut rien. Impossible de voir les enfants à l’intérieur. Pourtant, elle les entend bien, mais n’arrive toujours pas à distinguer leurs paroles. Sans doute ont-ils tous la bouche bâillonnée, les pauvres!

Marianne n’en peut plus. Il faut qu’elle entre coûte que coûte! Seul Charles peut faire en sorte d’éloigner le vieillard des lieux du crime:

— Allô! Allô! Bison piteux! Ici Serpent menotté à l’appareil. Il faut que vous trouviez un moyen de faire sortir le suspect de sa planque. Je ne peux plus avancer davantage. Vous disiez ne l’avoir jamais vu de votre vie. Peut-être pouvez-vous maintenant l’attirer vers vous sans éveiller de soupçons... À vous de jouer, camarade!

Charles avale sa salive avec difficulté. De simple observateur, son rôle prend soudainement une tournure plus active.

C’est bien beau, ça, de vouloir l’attirer à l’extérieur, mais je ne me vois pas en train de crier à monsieur Thibault de venir me rejoindre dans le fossé pour bavarder un peu! Il va me prendre pour un hurluberlu, ce type-là! Jamais il ne me portera attention... Ah! Comme j’aurais dû me mêler de mes affaires et rester au lit ce matin!

De longues secondes passent sans que Charles ne tente quoi que ce soit pour attirer le vieil inconnu. Puis, tout à coup, il lui vient une idée:

— Allô! Allô! Serpent en attente? Ici Bison de génie! J’ai une idée! Ça marchera, j’en suis certain, mais il vous faudra faire vite car je ne pourrai pas le retenir bien longtemps! À vous!

— Bien reçu, cinq sur cinq, Bison des fossés! Les otages nous attendent! Terminé!

Charles quitte alors le fossé et se dirige à son tour vers la maison. Il monte l’escalier et se rend jusqu’à la porte d’entrée. Après une longue hésitation, il se décide à frapper à la porte en espérant presque qu’il n’y aura personne pour répondre. Mais il y a bien quelqu’un! Par la fenêtre, il peut apercevoir une ombre s’amenant vers lui, d’un pas lent et incertain. C’est une femme, sans doute son épouse.

Alors qu’il attend qu’on lui ouvre, Charles peut entendre à l’intérieur les aboiements d’un chien probablement énorme. Avoir un vieillard à ses trousses, ça peut toujours passer. Mais avoir un chien féroce agrippé à un jarret, c’est une toute autre histoire! Il devra donc faire montre de prudence s’il veut retourner chez grand-père en un seul morceau.

La porte s’ouvre. C’est bien une vieille dame qui répond. À ses côtés, un chien tout ce qu’il y a de plus monstrueux n’en finit plus d’aboyer. La dame le retient du mieux qu’elle le peut par son collier. Il s’agite, aboie de plus en plus fort et secoue sa tête comme un démon. Une quantité impressionnante de bave, sortant de la bouche du mastodonte, est éjectée dans toutes les directions à la fois. L’animal semble presque issu d’un croisement entre un crocodile et un rhinocéros!

— Il n’y a rien à craindre, mon garçon! dit la dame. Vorace est en réalité très affectueux. Il aime faire le gros chien féroce pour attirer l’attention. C’est tout! En réalité, c’est un petit bébé... Que puis-je faire pour toi?

Charles est bien loin d’être convaincu par les propos de la vieille dame. Il préfère même rester loin de la porte, plus près de l’escalier, au cas où elle perdrait le contrôle de la bête.

— Excusez-moi, chère madame, répond-t-il finalement. J’ai fait une vilaine chute en vélo, dans le fossé, juste devant votre belle maison. Je me suis demandé s’il n’y aurait pas quelqu’un, ici, qui pourrait le remettre en marche afin que je retourne chez moi.

— Peut-être que oui... Mon mari doit être à l’étable présentement. J’imagine qu’il va pouvoir regarder ça avec toi. Attends, je vais l’appeler.

La dame sort de la maison, réussit tant bien que mal à faire reculer son chien de quelques pas, puis referme la porte devant lui. Même si elle est encore vêtue de sa jaquette de flanelle, elle ne semble pas du tout mal à l’aise de sortir dans cette tenue.

Une fois arrivée au bout de la galerie, du côté de l’étable, elle appelle son mari en criant avec bien peu d’élégance:

— Gérard! Gérard? Viens ici! Il y a un enfant qui a besoin de toi. Tu dois sûrement pouvoir l’aider! M’entends-tu Gérard?

Monsieur Thibault sort aussitôt du hangar d’un pas chancelant mais rapide.

— J’arrive Jeannine, j’arrive!

Charles est un peu surpris d’avoir pu l’attirer aussi facilement hors de son hangar mais reste encore sur ses gardes. Tandis que l’homme s’approche de plus en plus de la maison, Charles retourne vers le fossé de manière à l’éloigner encore davantage de Marianne.

Toutefois, au lieu de retourner immédiatement à l’intérieur de la maison, madame Thibault reste là, au bout de la galerie, pour mieux observer son mari et le garçon. Charles bafouille quelques phrases pour tenter d’improviser un quelconque problème avec sa bicyclette. Pendant ce temps, Marianne, qui n’a pas aperçu madame Thibault, à son observatoire, court précipitamment vers le hangar.

— Hé! Qu’est-ce que c’est que ça? crie aussitôt la dame en apercevant Marianne. Ce sont des petits voleurs! Ce sont des petits voleurs, Gérard! Vite! Attrape-les!

D’un coup, Charles saisit son vélo et sort rapidement du fossé. Marianne, qui n’a plus le choix, ne peut entrer dans le hangar et revient aussi vite que possible récupérer sa bicyclette. Voyant que son mari ne pourra manifestement pas arrêter les deux enfants, madame Thibault ouvre la porte de la maison et laisse sortir son chien qui comprend vite ce qu’on attend de lui!

— Vas-y, Vorace! dit-elle. Flanque-leur une bonne frousse!

Marianne et Charles bondissent sur leurs vélos et pédalent de toutes leurs forces. Charles, en particulier, n’avait jamais pédalé avec autant d’énergie. À ce rythme, les deux réussiraient presque à gagner l’étape finale du contre-la-montre, au Tour de France cycliste!

Derrière eux, à quelques mètres, Vorace bat lui aussi des records de vitesse. La langue bien pendante, il poursuit ses lapins avec acharnement. Cependant, à bout de souffle, il finit par les laisser filer, fier d’avoir accompli son boulot.

Marianne et Charles respirent enfin. Tout en diminuant la cadence, ils n’osent pas se parler. Ils savent trop bien qu’ils l’ont échappé belle!

De retour devant la maison de grand-papa, ils posent le pied par terre mais restent là, un moment, le temps de reprendre leurs esprits. De sa fenêtre, grand-papa les aperçoit et décide de les rejoindre:

— Ah! Maintenant je comprends mieux, Charles. Tu as décidé de te lever tôt pour entreprendre un entraînement avec ton ami Marian. C’est beau ça, les garçons! L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit-on. Vous êtes sur la bonne voie. Bravo!


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