Au milieu de l’avant-midi, Charles a finalement retrouvé son souffle. Ses jambes le font atrocement souffrir mais il ne dit rien. Il en a assez qu’on se moque de lui. Marianne, sa nouvelle amie, lui a fait visiter le coin, les grands espaces à découvrir de même que le village de Saint-Fabien.

Comme il fait chaud et que la gourde de Charles a rapidement été vidée, tous deux se sont permis une visite au dépanneur de la rue de l’Église. Après y avoir englouti bon nombre de friandises glacées, ils ont convenu que la balade à vélos avait assez duré et qu’une pause au belvédère serait à la fois agréable et nécessaire.

Sur place, Charles est particulièrement impressionné par la forme physique de Marianne qui semble avoir complété cette promenade comme si de rien n’était. Peut-être avait-elle laissé paraître un léger essoufflement, à l’occasion, mais son état n’avait rien à voir avec la sensation de fatigue généralisée qui avait gagné Charles.

Pourtant, sans le savoir, il était presque parvenu à épuiser aussi Marianne qui, en restant devant lui durant leur promenade, faisait mine de l’attendre en ralentissant la cadence. En fait, elle profitait de ces nombreux répits pour récupérer elle aussi mais sans l’avouer, par orgueil.

— Tu sais, Marianne, tout à l’heure, je n’ai pas voulu t’insulter quand j’ai dit que ton nom était plutôt curieux pour un gars...

— Bah! Ne t’en fais pas avec ça! Si je te racontais toutes les occasions où quelqu’un m’a prise pour un garçon, tu n’en reviendrais tout simplement pas!

— Je veux quand même m’excuser...

— Tes excuses sont inutiles. Dans le fond, je pense que j’aimerais beaucoup être un garçon! Ça m’éviterait bien des problèmes. Par exemple, quand je vais jouer au hockey, je dois toujours me changer dans un vestiaire différent des gars parce qu’il paraît que les parents des joueurs n’aimeraient pas me voir entrer là.

— Tu joues au hockey? réplique aussitôt Charles, tout étonné.

— Et au soccer aussi, en été! Ce qui est pratique, au soccer, c’est que nous n’avons pas besoin de vestiaire. Même si je suis la seule fille de l’équipe, personne ne se plaint de ma présence.

— Eh bien! Je t’avoue que je me sens un peu gêné... Moi, j’ai déjà joué au hockey, il y a deux ans. Heureusement que j’avais un bâton dans les mains pour me tenir sinon j’aurais passé la majeure partie du temps sur les fesses!

Les deux amis rient alors un bon coup. En s’allongeant sur l’un des deux bancs du belvédère, Charles ajoute:

En réalité, j’ai quand même passé la majeure partie du temps sur les fesses: mon entraîneur me faisait constamment jouer sur le banc! Mes parents croient que c’était trop dur pour ses nerfs de me laisser sur la patinoire... J’ai finalement abandonné le hockey et vendu mes patins et mon équipement dans un marché aux puces. J’ai seulement gardé mon bâton pour jouer au hockey de rue. J’ai toujours été plus habile en bottines!

Les minutes passent. Petit à petit, chacun dévoile à l’autre une nouvelle facette de sa personnalité. Plus Charles apprend à connaître Marianne, plus il trouve qu’elle a du caractère, peut-être même un peu trop. Pour sa part, Marianne se dit que ce petit gars de la ville est certainement le plus timide qu’elle connaisse. Elle lui rendra un fier service, croit-elle, en le brassant un peu.

— Es-tu retourné rendre visite à ton ami le veau ce matin? demande Marianne en souriant.

— Ah! Ne me parle plus de ce veau de malheur! J’ai bien peur d’avoir à endurer les moqueries de mon grand-père pour plusieurs années à venir à cause de lui... Ça devait être un jeu d’enfant d’après lui...

Charles arrête de parler pendant un moment et réfléchit ensuite à haute voix:

— J’y pense. Tu te trouvais là à ce moment, encore une fois. Ne me dis pas que tu t’entraînes à bicyclette de Rimouski à Saint-Fabien... Je ne te croirais pas!

— Pas du tout, réplique Marianne, le plus sérieusement du monde. Je ne demeure en réalité qu’à quelques pâtés de maisons du père Thibault. D’ailleurs, ça m’étonne que tu sois encore vivant. Un garçon qui ose se promener sur ses terrains ne sait pas tout le danger qui le guette...

Sur ces mots, et devant l’attitude presque dramatique de Marianne, Charles reste bouche bée. Jamais il ne se serait douté qu’il courait un danger quelconque en allant retrouver son ami le veau à l’intérieur de l’enclos. Son grand-père n’avait aussi jamais mentionné que monsieur Thibault était un dangereux personnage. Se pourrait-il que Marianne se trompe sur la véritable personnalité de ce vieillard?

— Quoi? poursuit Marianne, d’un ton ferme. Ne me dis pas que tu ne le savais pas!

— Eh bien, c’est-à-dire que... Ben, en fait, je ne le connais pas très bien. C’est mon grand-père qui m’a demandé de lui rendre ce service. Monsieur Thibault est même l’un de ses amis!

— Un ami! C’est pas croyable! C’est un kidnappeur d’enfants! À ta connaissance, est-ce que ton grand-père a déjà enlevé des enfants?

La question, très directe, blesse profondément Charles. Malgré tous ses défauts et ses manies parfois désagréables, il aime pratiquement autant son grand-papa que ses propres parents. D’un seul bloc, il se lève et saisit son vélo avec violence.

— Tu es folle! lance alors Charles, en enfourchant sa bicyclette.

Marianne le retient du mieux qu’elle le peut. Tandis qu’elle s’agrippe au cadre de la bicyclette, Charles tente obstinément de quitter les lieux. La colère lui procure une force qui, jusqu’ici, n’était pas du tout apparente.

— Bon, très bien, je m’excuse, dit Marianne, dans un ultime effort pour retenir Charles au belvédère. Cesse donc de te débattre comme une poule sans tête; je t’ai dit que je m’excusais. Je ne le connais même pas, ton grand-père. Il me semble même très gentil, au contraire. J’ai dit ça sans réfléchir, pour te choquer.

Charles se calme un peu. Il n’essaie plus de partir mais n’a toujours pas retrouvé sa bonne humeur:

— Tu te trompes, Marianne. On n’a pas le droit de juger les gens comme ça sans d’abord les connaître. Grand-p’pa est sans aucun doute la meilleure personne qui soit sur la terre. Il a peut-être ses défauts, comme tout le monde, mais il n’a pas de malice pour cinq “cennes”. Jamais il ne pourrait être une crapule de la sorte!

— Je sais, je sais! Je te le dis encore, je ne pensais pas du tout ce que je disais. Ton grand-père n’est pas comme ça. Ah! moi et ma grande langue! Je regrette ces paroles, je te le jure. S’il te plaît, n’en parlons plus, tu veux bien?

Charles hésite et garde un air sérieux, pour la forme. Dans le fond, il comprend trop bien que Marianne a la langue bien pendue et que les mots qu’elle prononce risquent à l’occasion d’aller plus vite que sa pensée.

— Bon, pour cette fois-ci, ça ira, finit-il par répliquer, mais à l’avenir, sois donc plus prudente avant d’affirmer quoi que ce soit à propos de personnes que tu ne connais pas.

Aussitôt, c’est au tour de Marianne de se donner un air plus sévère:

— Ah! Je t’ai dit que je regrettais mes propos au sujet de ton grand-père parce que je ne les pensais même pas. Pour ce qui est du père Thibault par contre, je ne change pas d’idée: c’est bel et bien un kidnappeur d’enfants! Et j’ai des preuves!

La fermeté de Marianne réussit à semer le doute dans l’esprit de Charles. Elle a tellement l’air sûr de ce qu’elle avance... Aurait-elle raison, après tout? Se pourrait-il que grand-papa ne connaisse pas la vérité quant aux activités secrètes de son ami? Marianne, elle, en est certaine.

— As-tu seulement déjà réussi à le regarder droit dans les yeux, quand tu lui adresses la parole? Il n’y a rien à faire, il regarde toujours ailleurs comme s’il avait quelque chose à cacher.

— Je veux bien, Marianne, mais ce n’est pas une preuve, ça! Tout le monde connaît quelqu’un trop timide pour en fixer un autre droit dans les yeux. C’est classique. À moi-même il m’arrive de ne pas me regarder dans un miroir parce que j’ai honte de ce que j’ai fait. Ça ne t’arrive pas à toi?

— Tu ne vas tout de même pas me dire que tu le trouves gêné... Voyons donc!

— Euh... En fait, je t’avoue que je ne l’ai jamais vu de toute ma vie...

— Ah bon! Enfin! Maintenant, je commence à mieux comprendre...

— ... mais Grand-p’pa ne m’en a jamais parlé en mal, tu sais.

Marianne place ses mains de chaque côté de sa taille et prend une grande respiration avant de s’adresser à lui de nouveau:

— C’est bien évident que ton grand-père ne sait pas que le père Thibault est un kidnappeur d’enfants. Voyons, réfléchis un peu! As-tu déjà vu un homme marcher dans la rue avec un porte-voix en criant: “Je suis un kidnappeur d’enfants! Je suis un kidnappeur d’enfants! S’il vous plaît, venez m’arrêter! Je veux aller en prison!” Il ne faudrait pas être trop brillant tout de même!

Charles pouffe de rire. Il admire le franc-parler de son amie et aimerait bien pouvoir en faire autant, à l’occasion. Sa réaction agace beaucoup Marianne qui poursuit en baissant le ton:

Écoute bien ce que je vais te dire, mon vieux. C’est grave! J’ai espionné le père Thibault à plusieurs reprises cet été, sur son terrain, pendant qu’il travaillait aux alentours de son étable. Un jour, j’ai entendu des cris d’enfants qui venaient du petit hangar tout près de cette étable.

— Tu as fait quoi? demande Charles absolument estomaqué par la nouvelle.

— Chut! Ne parle pas si fort. On pourrait nous entendre...

— Mais tu es complètement dingue! Tu viens tout juste de me parler de tes soupçons à son sujet et toi, qui devrais être saine de corps et d’esprit, tu es allée te pavaner dans sa cour? Tu es vraiment tombée sur le coco!

— Je suis peut-être tombée sur le coco, comme tu le dis, mais ce que je fais maintenant est important pour moi. Je suis la seule qui, avant aujourd’hui, était au courant des activités criminelles du père Thibault. Je ne vois donc personne d’autre que moi capable de venir en aide aux enfants qu’il garde prisonniers.

Charles se tient la tête à deux mains. Il n’aurait jamais cru entendre pareil récit au cours de ses vacances, même de toute sa vie.

— Si tu es si sûre que monsieur Thibault est un kidnappeur, pourquoi ne pas le dire tout de suite à la police? questionne-t-il alors. Tu vas voir qu’ils vont le régler bien vite ton problème!

— Ah oui! Ils vont le régler le problème, c’est évident! Ils vont faire comme toi, les policiers. Dès que j’aurai terminé de leur raconter mon histoire, ils vont se tordre de rire et vont prétendre que je suis folle. C’est le père Thibault qui va rire dans sa barbe!

Charles ne sait plus. Au fond, il est très possible en effet que la version du vieillard semblerait beaucoup plus plausible que celle d’une jeune fille aux allures garçonnières. Il hésite tout de même beaucoup à croire le récit de Marianne; elle pourrait se tromper.

Peut-être a-t-elle imaginé toute cette histoire. Peut-être trouve-t-elle les vacances trop longues à Rimouski? Elle a peut-être besoin de s’inventer des romans policiers de peur de mourir d’ennui. Je n’arrive pas à comprendre...

Marianne, elle, sait très bien ce qu’elle compte faire:

— Dès demain, au lever du soleil, je vais retourner chez lui pour essayer d’entrer à l’intérieur du hangar. Ce sera difficile, c’est vrai, mais si je parviens à détourner son attention, je devrais pouvoir m’approcher des enfants. Quand je les aurai délivrés, tu verras que je n’avais rien imaginé de tout ça.

— Oui, mais pourquoi ne pas y aller ce soir ou cette nuit, alors qu’il est au lit? Ce serait tellement plus simple.

— Ah! On voit bien que tu n’écoutes pas souvent les nouvelles à la télé, toi! répond Marianne. La porte du hangar est toujours fermée à clé. Chaque fois que j’y suis allée, je l’ai vu verrouiller la porte à double tour. Non, vraiment, je n’ai pas le choix. Si je veux espérer sauver ces enfants des griffes de cet homme, il va me falloir le défier en plein jour.

— Mais tu ne peux tout de même pas y aller toute seule, c’est bien trop dangereux!

— Merci Charles! répond-elle aussitôt. Je savais que je pouvais compter sur toi! Demain matin, à l’aube, je t’attendrai devant sa maison. Je serai cachée dans le fossé. Nous pourrons l’espionner ensemble au moins une fois avant de porter secours aux enfants.

Pris par surprise, Charles ne répond pas tout de suite. Il a la terrible sensation de s’être fait prendre. Ce qui ne devait être qu’une banale randonnée à bicyclette se transforme soudainement en cauchemar. Il s’imagine déjà faire les manchettes de tous les grands journaux du Québec: “Un enfant joue les James Bond et se retrouve ligoté à un arbre par un kidnappeur d’enfants!” Quelles vacances!

— Tu sais, Charles, poursuit-elle, si tu décides de ne pas me rejoindre demain, je vais comprendre. Tu n’as pas vraiment intérêt à te mêler à de pareilles histoires en réalité.

Charles ne dit plus rien. Ça ne sert à rien. Marianne ne pourra jamais entendre raison. Elle a décidé de se rendre chez monsieur Thibault et elle y sera, peu importe les arguments qu’on lui présentera. Pour lui, la seule issue valable qui se présente est d’accompagner Marianne sur les lieux pour lui porter secours ou aller chercher de l’aide, en cas de pépin.

— Ah! Je ne sais pas si j’ai raison, dit Charles d’un ton résigné.

— Bien! Affaire classée! Demain, nous passerons à l’action.

Les deux amis reprennent place sur leur bicyclette et conviennent de retourner au chalet du grand-père de Charles. Comme ce fut le cas durant tout l’avant-midi, Marianne prend les devants tandis que son compagnon suit, la mine piteuse, peu fier de n’avoir pu la convaincre de mettre un terme à son projet.

En descendant la grande côte, Charles appuie fortement sur ses freins, de peur de mal négocier les deux courbes abruptes au bas de la pente. Devant lui, même très loin devant, il voit Marianne s’éloigner, et s’éloigner encore, jusqu’à ce qu’elle finisse par disparaître complètement de son champ de vision. Quel casse-cou!

Lorsqu’il termine enfin sa descente aux enfers, il l’aperçoit, adossée contre une clôture, avec son large sourire moqueur qui lui tape tellement sur les nerfs.

— Tu en as mis du temps! lui lance-t-elle alors pour le narguer encore davantage.

— Eh! Pas si vite, l’amie. À rouler comme tu le fais, tu finiras un jour par te casser le cou!

— Ne sois donc pas inquiet pour moi. L’été dernier, mon cousin m’a aussi dit la même chose quand nous nous baladions ensemble.

— Et tu n’as toujours pas suivi ses conseils? de dire Charles qui n’en revient pas.

— Depuis qu’il est venu ici, la seule personne qui a fini par se casser le cou dans ces courbes, c’est lui! Alors...

La discussion se termine ainsi. Charles n’a même plus le goût de répliquer; même son grand-père ne pourrait être plus borné que Marianne. À leur arrivée au chalet, grand-papa est justement dehors en train de déposer des contenants de peinture à l’arrière de sa camionnette:

— Tiens! Te voilà de retour! Tu t’es promené longtemps, tu sais. Il est presque midi!

— Oui, grand-p’pa, et j’ai fait la connaissance de Marianne au cours de ma balade.

— Vous me voyez enchanté, répond le grand-père. Ça te fera quelqu’un pour jouer quand nous n’aurons pas de travail! Au fait, je ne veux pas paraître vieux jeu mais dans mon temps, les garçons s’appelaient Gaston ou Gilbert... C’est la première fois qu’on me présente un Marian!

Charles se met à rire silencieusement en tentant de retenir tant bien que mal ses épaules qui sautent. Marianne, excédée, regarde les goélands passer au-dessus de sa tête en cherchant déjà un prétexte pour s’en aller.

— J’y pense, Charles, poursuit grand-papa. Si tu le veux, tu peux inviter Marian à manger avec nous. Je suis certain que ta grand-mère serait très heureuse de faire la connaissance de ton nouvel ami!

Marianne n’est pas du tout intéressée à rester là plus longtemps. Sans plus attendre, elle décline l’invitation qui lui est faite sur un ton on ne peut plus pointu:

— C’est bien aimable à vous, cher monsieur, mais il m’est impossible de vous tenir compagnie pour le repas du midi. Mes chers parents m’ont fait promettre d’être de retour à midi pour le dîner en famille. D’ailleurs, j’ai beaucoup de travail qui m’attend au chalet. Je dois en effet me préparer très sérieusement pour ma journée de demain.

En prononçant ces paroles, elle lance un petit clin d’œil en direction de Charles puis enfourche sa bicyclette. Elle quitte ensuite les lieux, laissant Charles songeur.


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