Toc! Toc! Toc!

— Il est sept heures, Charles! Il fait encore un temps superbe dehors! Viens vite nous rejoindre si tu ne veux pas gaspiller tes vacances à dormir.

Charles n’en croit pas ses oreilles. Pendant toute l’année scolaire, il se levait justement à sept heures. Dix longs mois à courir, à se dépêcher afin de ne pas être en retard. Chaque matin, ses yeux restaient collés pendant plusieurs minutes; ses paupières étaient trop lourdes pour tenter le moindre réveil hâtif. Pourtant, ce matin, son grand-père lui dit de faire vite. Les vacances ont bien changé de nos jours...

Quel courage il a! Je n’en reviens pas. Grand-p’pa doit bien avoir 75 ans maintenant... Je ne peux pas croire qu’il est aussi matinal depuis tout ce temps! Les poules et les lapins ne doivent pourtant pas savoir l’heure qu’il est! Quelle différence y aurait-il de les nourrir 90 minutes plus tard?

Toc! Toc! Toc!

— Oui, grand-p’pa, je me lève à l’instant, répond-t-il enfin, la tête ensevelie sous les couvertures. J’allais justement le faire. Une si belle journée mérite qu’on se lève tôt, n’est-ce pas?

— Ah! Je suis heureux de te l’entendre dire! Tu vois, ce n’est pas en ville qu’on apprend ces choses-là!

Charles se gratte la tête, puis le ventre, et finit par se laisser tomber en bas du lit. Déjà, lui aussi, il commence à s’habituer à sa petite routine. Sitôt sorti de sa chambre, il s’approche de son grand-père qui a déjà commencé à se raser et lui dit:

Alors grand-p’pa! Quel taureau allons-nous prendre par les cornes aujourd’hui?

Le grand-père sourit, tout au plus, ne sachant trop si son petit-fils se moque de lui ou se sent véritablement d’attaque pour de la grosse besogne. Charles, lui, arbore un large sourire qui en dit long sur son état d’âme. En constatant qu’il est bien de bonne humeur, le vieil homme ajoute à la blague:

Aujourd’hui, mon grand, nous allons à un concours de dressage de chiens. On me dit que tu es particulièrement doué en ce domaine!

Pendant quelques minutes, chacun lance des blagues à l’autre qui, chaque fois, parvient à trouver une réplique piquante à servir. Pendant ces petites attaques amicales, grand-papa se sent heureux. Il a toujours apprécié se retrouver en compagnie de son seul petit-fils et a même l’impression de rajeunir de plusieurs années lorsqu’il passe une journée en sa compagnie.

Dans la cuisine, grand-maman est prête à servir le petit déjeuner, comme toujours. Par son regard, on sent qu’elle a quelque chose d’important à annoncer.

— Dès que vous aurez terminé de nourrir les animaux, dit-elle, nous avons pensé, ton grand-père et moi, d’aller faire un tour au chalet, à Saint-Fabien. Nous avons des retouches de peinture à donner au chalet. Toi, si tu le désires, tu pourrais apporter ta bicyclette et aller faire un tour...

Le garçon est tout simplement fou de joie. Depuis son arrivée à Rimouski, il n’avait jamais osé demander à ses grands-parents de s’y rendre par crainte de les déranger. Le grand-père, en effet, utilise de moins en moins sa camionnette qui est en piteux état. De plus, avec l’âge, il sait bien que ses réflexes ne sont plus ce qu’ils étaient, même s’il veut parfois faire croire le contraire!

Une demi-heure plus tard, un temps record, tout le monde est prêt! La bicyclette est déposée à l’arrière de la camionnette et les passagers prennent place à bord. En temps normal, la durée du trajet pour s’y rendre en voiture est d’environ 20 minutes. Avec grand-papa, il en faudra presque 40! Les deux yeux bien fermés pour ne rien voir du périple, Charles attend avec impatience d’arriver à bon port... sain et sauf!

À leur arrivée au village, le coup d’oeil est tout aussi spectaculaire que d’habitude! Du haut de la grande côte, tout de suite après être passé à côté du belvédère, la vue est grandiose. De là, on peut contempler le Saint-Laurent, majestueux, immense, d’un bleu glacial. En le voyant, Charles se dit que le fleuve est bien maigre à la hauteur de Montréal, en comparaison avec ce qui se présente à ses yeux en ce moment. L’autre rive du fleuve, la côte nord, est même à peine visible de cet endroit, tellement c’est grand.

— Alors mon grand homme, vas-tu enfin réussir à gravir la grande côte sans marcher à côté de ton vélo? questionne le grand-père cherchant à taquiner le garçon.

— Bah! Cette année, je crois que j’y arriverai si je m’arrête à quelques reprises pour reprendre mon souffle. Tu sais, grand-p’pa, il n’y en a pas de côtes comme celle-là à Laval... Je n’ai pas l’occasion de m’entraîner souvent.

Chaque été, la grande côte de Saint-Fabien représente pour Charles un défi de taille. Il tente d’année en année de gravir la pente sur son vélo mais doit, chaque fois, se résigner à terminer son ascension à pied. Cette année, il se donne pour objectif de n’arrêter que trois fois pour se reposer mais de ne jamais avancer autrement qu’en pédalant.

À leur arrivée au chalet, les grands-parents entreprennent tout de suite de repeindre les portes et fenêtres. De son côté, sans perdre de temps, Charles enfourche sa bicyclette et part pour la grande côte en promettant de revenir à temps pour le repas.

Ah! Qu’il fait bon d’être ici, au bord du fleuve. Ça fait du bien de respirer de l’air frais pendant qu’on fait du vélo. Je me sens en meilleure forme quand je pédale. J’ai même l’impression d’aller plus vite que d’habitude. C’est mon prof d’éducation physique qui serait impressionné de me voir à cette allure!

Charles a tout à fait raison. Il se déplace en effet à une vitesse impressionnante, seul sur cette petite route tranquille longeant le fleuve. Un léger vent de l’est souffle même dans son dos, ce qui lui donne encore plus d’entrain. À mesure qu’il avance, il voit la grande côte se présenter à lui, comme si elle voulait lui lancer un défi. Charles accélère encore un peu la cadence, sachant fort bien que cette vitesse supplémentaire l’aidera sans doute à gravir la pente.

Tout comme l’année dernière, les premiers mètres se présentent assez bien, même qu’il parvient à les pédaler en position assise. Toutefois, Charles doit rapidement empoigner avec force son guidon et pédaler debout parce qu’il perd trop de vitesse. La pente devient de plus en plus abrupte, à un point tel qu’il cherche déjà son souffle... Zut! Il lui faut déjà s’arrêter pour prendre une pause!

Quelques instants plus tard, il recommence son ascension. Cette fois, c’est pénible dès le début! Il lui faut avancer en zigzaguant sinon il n’arrivera jamais au sommet. Il sent alors une chaleur intense monter jusque dans ses cuisses. Sa gorge est sèche et les gouttes de sueur perlent sur son front. Un deuxième arrêt s’impose! Dès qu’il pose les pieds par terre, ses jambes se mettent à trembler comme des feuilles. Jamais il ne s’est senti aussi fatigué de toute sa vie.

Ouf! Heureusement, cette année, j’ai bien rempli ma gourde à la maison, avant de partir! Si je n’y avais pas pensé, j’ai l’impression que mon vélo serait retourné tout seul au chalet!

Pendant cette deuxième pause, Charles en profite pour contempler un peu plus longuement le paysage fantastique qui l’entoure. Comme il n’est pas encore arrivé au milieu de la côte, il se demande bien comment il pourra se rendre au sommet avec un seul autre arrêt possible. À première vue, l’objectif qu’il s’était fixé cette année risque bien de ne pas être atteint, encore une fois...

Il commence à sentir de plus en plus le découragement s’emparer de lui. Tandis qu’il songe fortement à abandonner et à rebrousser chemin, il aperçoit un autre cycliste au bas de la pente qui roule à grande vitesse en se rapprochant de lui. Manifestement, cet inconnu est en bien meilleure condition physique que lui. Pour ne pas perdre la face à ses yeux, Charles décide d’attendre qu’il soit loin devant lui avant de faire demi-tour. Ce sera moins gênant ainsi.

Hum... À cette allure, il a beau être en forme, je ne lui donne pas 20 secondes qu’il devra quand même s’arrêter lui aussi avant que son coeur ne sorte tout seul de sa poitrine! Bof! De toute façon, je dois bien avoir suffisamment d’eau dans ma gourde pour sauver de la mort deux cyclistes assoiffés!

Pourtant, l’inconnu ne flanche pas. Bien au contraire, il continue de s’approcher de Charles à un rythme impressionnant. Au moment de passer près de lui, il le croise des yeux sans même ralentir la cadence. Charles a alors une impression de déjà vu. Le visage et l’allure générale de ce cycliste ne lui sont pas réellement inconnus.

Ça y est! Je me souviens! C’est le même garçon qui m’a vu à plat ventre, dans le champ, derrière ce satané veau! Pourvu qu’il ne m’ait pas reconnu. Il ne manquerait plus que ça. Je risquerais de faire rire de moi pour encore un bout de temps! Heureusement que je ne connais personne à Rimouski...

Quelques coups de pédales plus tard, le jeune cycliste reconnaît Charles à son tour et arrête aussitôt de monter. Charles, plutôt ennuyé, constate qu’il revient sur ses pas et se laisse descendre tout doucement vers lui. Il ne sait trop comment réagir.

D’abord, il pense à reprendre place sur son vélo et à pédaler vers le chalet, comme un fou, sans jamais se retourner! Avec un peu de chance, l’autre ne le poursuivrait pas puisqu’ils ne se connaissent pas.

Par contre, Charles hésite beaucoup à tenter de fuir de la sorte. À en juger par la vitesse avec laquelle cet inconnu a réussi à gravir cette partie de la grande côte, il y a fort à parier qu’il réussirait facilement à le rattraper lors d’une éventuelle course vers le chalet. Et s’il fallait en plus que tout ça se passe sous les yeux de grand-papa, il aurait l’air ridicule une fois de plus!

Il décide donc de rester là et de jouer au touriste, en espérant que l’inconnu croira le mensonge qu’il lui prépare.

— Salut toi! dit alors Charles, encore à la recherche de son souffle. Y a rien comme une bonne ballade à bicyclette pour se dégourdir les jambes, hein?

Le cycliste, qui arrive justement à ses côtés, pose les pieds par terre et salue Charles, à son tour, en retirant sa casquette pour essuyer la sueur de son front.

— Je ne suis pas de la région, poursuit Charles qui préfère ne pas le laisser parler. Comme je passais ici, par hasard, j’ai eu le goût de m’arrêter pour contempler le paysage. Tu sais, je demeure dans une grande ville et je n’ai pas très souvent l’occasion de voir le fleuve d’aussi près. Alors, il faut savoir s’arrêter quand des occasions comme celle-là se présentent.

Le cycliste n’est pas très impressionné par la grande assurance que semble vouloir démontrer Charles. Il répond quelques balivernes et demande s’il peut boire quelques gorgées d’eau de sa gourde. Charles, heureux de constater que son plan fonctionne, se montre de plus en plus courtois:

— Je m’appelle Charles. Je demeure à Laval et je suis en vacances chez mes grands-parents pour deux semaines. Et toi?

— Je m’appelle Marianne. Moi, je suis de Rimouski mais nous avons un chalet en bas de la côte, sur la route du fleuve.

— Marian? C’est un drôle de nom, ça, pour un gars!

Quelques secondes de silence s’en suivent. Tandis que Charles n’ose plus ouvrir la bouche de peur de commettre une autre gaffe, Marianne regarde ailleurs en cachant à peine sa rage. Le fameux cycliste, celui qui montait la grande côte à vive allure, plus vite que ne pourra jamais le faire Charles sans doute, était une fille! À ce moment précis, Charles se dit qu’il lui aurait finalement été préférable de retourner au chalet en pédalant comme un fou. Au moins, comme ça, il n’aurait insulté personne. Charles est rouge de gêne; Marianne est rouge de colère! En reprenant place sur son vélo, elle se permet une petite remarque qui va droit au but:

— En tout cas, même si nous avons de drôles de prénoms par ici, nous savons nous tenir debout, surtout en skis nautiques!

C’était bien elle! Elle avait tout vu! Elle savait que Charles et la race bovine ne faisaient pas très bon ménage. Elle sait maintenant aussi que le petit gars de la ville n’avait pas les jambes, le cœur et les poumons assez forts pour le transporter jusqu’au sommet de la grande côte. Et elle poursuit sa route avec des coups de pédales réguliers comme un métronome! Quelle insulte!

En moins de deux, elle disparaît en haut de la côte. Charles, piqué au vif, ne peut la laisser filer ainsi et décide de la rattraper pour mettre les choses au clair. Avec l’énergie du désespoir, il se met à sa poursuite, sans réfléchir davantage. Il pousse de sa jambe droite, puis de la gauche, puis de la droite, et ainsi de suite sans ralentir, avec une force qu’il n’avait jamais déployée auparavant. Ses cuisses brûlent; la sueur coule jusque dans ses yeux, mais il n’abandonne pas cette fois!

Enfin arrivé au sommet, à son tour, il s’écroule littéralement en bas de son vélo, en bordure de la route, presque tête première dans le fossé. Allongé dans les mauvaises herbes, il est trop épuisé pour savourer son exploit. D’ailleurs, il n’en est pas vraiment conscient.

C’est foutu! Je n’arriverai jamais à la rattraper, celle-là! Elle doit être bien loin déjà. D’ici quelques jours, je deviendrai la risée d’un paquet de gens que je ne connais même pas et qui vont faire du petit gars de la ville leur sujet de conversation numéro un. S’il fallait qu’on parle de moi à grand-p’pa, je crois bien que je n’oserais jamais revenir ici de toute ma vie.

Mais sans le savoir, Charles a réussi. Elle est tout près, à 30 mètres de lui. Bien adossée contre une poutre du belvédère, Marianne observe son nouvel ami, toujours allongé, à bout de souffle et à bout de nerf...


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