Il fait beau ce matin. Le soleil brille, les oiseaux gazouillent. Toute la nature semble renaître après les pluies torrentielles d’hier. Dommage...

Comme chaque année, à l’occasion des vacances estivales, Charles séjourne deux semaines chez ses grands-parents, à Rimouski, le temps de laisser souffler papa et maman un peu. Tous deux travaillent très fort: l’un est enseignant dans une école primaire et l’autre est notaire. Ils aiment profondément leur fils mais apprécient tout de même ce petit congé annuel.

Pour Charles, ces quelques jours passés loin de la résidence familiale sont certainement le plus beau cadeau qu’on puisse lui offrir. Chez lui, à Laval, tout le paysage qui l’entoure est asphalté, sauf le petit parc de quartier, à quelques rues de chez lui, qui est trop souvent fréquenté par de jeunes voyous. Chez grand-père et grand-mère par contre, il y en a de la verdure! La maison est située un peu en retrait de la ville, à quelques kilomètres tout au plus. Il y a un lac derrière la maison, une écurie avec de vrais chevaux, des poules, des lapins, la forêt, de la vie. Il n’existe sans doute aucun enfant sur terre qui n’apprécierait pas s’y retrouver.

Pourtant, ce matin, Charles entrevoit avec méfiance la nouvelle journée qui commence. La veille, son grand-père avait en effet retenu ses services pour faire quelques travaux au champ. Comme le vieil homme avait la réputation de s’adonner à des occupations parfois extravagantes, Charles souhaitait ardemment que la pluie continue de plus belle. Mais il fait un temps superbe!

Il est sept heures. La sonnerie du réveille-matin du grand-père de Charles retentit dans toute la maisonnée. Avec un tel vacarme, même les locataires du cimetière municipal ne pourraient pas rester couchés plus longtemps. Après s’être étiré pendant un court instant, il est déjà debout, prêt à recommencer sa routine habituelle.

Charles ne bouge pas, il est de glace. Il retient même son souffle du mieux qu’il le peut dans l’espoir qu’on le laissera dormir. Les bruits de pas s’approchent de plus en plus de sa chambre puis, pendant plusieurs secondes, c’est le silence. Charles craint le pire. De l’autre côté de la porte, quelqu’un tend l’oreille. Ce n’est surtout pas le temps de changer de position.

Toc! Toc! Toc! Voilà le signal tant appréhendé. À tout hasard, Charles ne répond toujours pas. Après tout, grand-père respectera peut-être le profond sommeil de son petit-fils.

Toc! Toc! Toc! Cette fois, le signal se fait plus percutant! De toute évidence, Charles n’a plus le choix. Il se doit de répondre avant que grand-père ne vienne en personne le tirer du lit.

— Oui, qu’est-ce que c’est? lance Charles sans trop de conviction.

— Il est sept heures, mon grand. La journée est déjà passablement avancée. Encore quelques minutes de plus et tu vas attraper des plaies de lit!

— Oui grand-p’pa. J’arrive. Je vole, du moins presque!

La réponse de Charles semble satisfaire le vieillard qui poursuit son chemin jusqu’à la salle de bain. De là, on peut l’entendre dans toute la maison chanter ces nombreuses chansons lui rappelant sa tendre jeunesse. Le problème, c’est qu’il semble être le seul à les apprécier. Peu importe, il ne se soucie guère du peu d’enthousiasme suscité autour de lui par les airs qu’il fredonne. La porte toute grande ouverte, il se rase de près, d’une main chancelante mais décidée.

L’enfant se gratte la tête, le ventre, et finit par se laisser tomber hors du lit. Il met beaucoup de temps avant de finalement retirer son pyjama pour enfiler son pantalon. Il a encore en mémoire les mauvaises expériences de l’année précédente. Il se rend tout de même à la cuisine, là où grand-père et grand-mère l’y attendent déjà avec un grand bol de céréales.

— Mon Dieu! Grand-p’pa! Que t’est-il arrivé? Tu as le visage rempli de coupures!

— Bah... Ne t’en fais pas pour moi, mon grand. J’ai l’habitude; c’est mon rasoir qui m’arrache la peau! Tu sais, on les fabrique en usine de nos jours, mais on ne prend plus soin d’en vérifier la qualité avant de les mettre sur le marché...

Charles porte peu d’attention à la réponse de son grand-père et a déjà commencé à avaler à grandes bouchées ses céréales. Il faut bien avouer que les grands-parents ont du goût en ce qui concerne les céréales!

— Tu ne me sembles pas très excité à l’idée de m’accompagner au champ ce matin, poursuit le grand-père. Aurais-tu préféré rester ici?

— Mais non, grand-p’pa. Tu sais bien que ça me fait toujours plaisir de te rendre service, répond Charles sur un ton peu convaincant. C’est juste que je me souviens encore de la baignade que je devais faire prendre à la jument dans le lac, l’été dernier.

Le grand-père avait en effet demandé à Charles de monter sur le dos du cheval afin de le conduire jusqu’au milieu du lac d’où, en temps normal, il aurait dû se mettre naturellement à nager.

— Quoi? Si ma mémoire est fidèle, Princesse a bel et bien nagé ce jour-là?

— Bien sûr, grand-p’pa, réplique Charles d’un ton plus ferme. Mais ce jour-là, justement, Princesse était certainement la seule à ne pas savoir qu’un cheval peut nager comme ça, du premier coup. Tu ne t’en souviens pas? Je suis revenu au rivage tout seul en nageant.

— Mais la jument est bien réapparue à la surface peu de temps après...

— Elle est réapparue peu de temps après, oui, mais elle nous a flanqué toute une frousse. Tu te souviens?

Le grand-père ne répond pas; il sait trop bien que son petit-fils a raison. Grand-maman, assise près d’eux, à la table, esquisse un sourire en direction du jeune garçon. Son époux, se sentant contesté, quitte d’un coup la table en bougonnant.

— Allez, c’est l’heure, dit alors le grand-père! Allons d’abord nourrir les animaux. Ensuite, nous irons au champ. Tu n’as pas de crainte à avoir, cette fois. Il n’y a pas de lac dans ce champ!

Quelques instants plus tard, l’enfant et le vieil homme sortent de la maison, par derrière, et se dirigent vers l’écurie. Sur place, toute la grande famille animale salue avec fracas leur arrivée. Tous savent très bien en effet que l’heure de la bouffe est arrivée. Charles apprécie énormément ces moments où il a l’impression de devenir le meilleur ami des animaux. Il peut caresser les lapins, lancer de l’avoine aux poules et brosser les chevaux. Il peut, aussi longtemps qu’il le désire, vaquer à des occupations normalement inaccessibles à des jeunes de la ville. Mais tout en goûtant ces instants sublimes, Charles ne sait toujours pas ce qui l’attend au champ.

— Grand-p’pa, qu’allons-nous faire au champ? questionne-t-il alors avec insistance.

Le grand-père se met à rire. Il voit bien que son petit-fils est quelque peu inquiet du sort qu’on lui réserve.

— Ne t’en fais pas, Charlot! Le petit service que tu vas me rendre n’a absolument rien de dangereux, tu peux me croire... Nous n’en aurons que pour quelques minutes et tout sera terminé.

Sur ces mots, ils se dirigent vers le champ, à dix minutes de marche de l’écurie. À mesure qu’ils se rapprochent de leur destination, Charles distingue une silhouette animale, au loin, au beau milieu du champ. Il commence alors à comprendre la tâche qu’il devra assumer.

— Tu vois le veau dans le champ? poursuit le grand-père. Il appartient à monsieur Thibault, qui demeure près d’ici. Son veau s’est échappé hier matin, tout juste après le début de l’orage. Monsieur Thibault voulait rentrer ses vaches dans son étable pour les protéger de la pluie. Cependant, dès que la barrière a été ouverte pour permettre aux bêtes de traverser la rue, le veau a soudainement décidé de prendre le large, en plein milieu de la route! Puisque ce monsieur commence à se faire vieux, comme moi, il n’a jamais réussi à le rejoindre. Malgré tout, en ouvrant la barrière de notre enclos, il est parvenu à le diriger à l’intérieur et à la refermer derrière lui.

— Et il veut maintenant que je joue au cowboy avec son veau en courant derrière lui...

— Il demande en effet que tu lui enfiles le collier qu’il a laissé sur la clôture. Par la suite, il m’a assuré que tu n’aurais aucun problème avec la bête puisqu’elle est habituée de se promener comme ça, comme un petit chien. Tu pourras ainsi ramener le veau chez lui.

Charles se montre hésitant. Après tout, rien ne lui prouve que le veau sait effectivement marcher au pied, comme le prétend le voisin. S’il est aussi docile qu’on veut bien le lui faire croire, pourquoi alors monsieur Thibault n’a-t-il pas voulu lui-même aller chercher son animal? Voilà bien des mystères que le garçon aurait bien voulu élucider avant de se risquer dans cette nouvelle aventure. Toutefois, déjà sur place, devant son grand-père qui pourrait être déçu par le manque de panache de son petit-fils, il finit par accepter sans trop de joie.

— Ah! Je savais bien que je pouvais compter sur toi, poursuit le grand-père. Monsieur Thibault en sera certainement ravi lui aussi. Tiens, voici le collier qu’il t’a laissé. Il a même pensé à te prêter une longue laisse pour faciliter tes déplacements.

Le pauvre garçon commence déjà à regretter sa décision. Tandis que grand-papa lui ouvre la barrière, Charles constate que l’herbe, très longue, est encore toute trempée de la veille. Comme il ne s’attendait pas à ça, il s’est chaussé de ses belles espadrilles de cuir qu’on lui a offertes pour le début des vacances. De toute évidence, c’est un travail qui risque d’abîmer ses chaussures. Que diront maman et papa?

D’un pas hésitant, il avance tout de même vers la bête, immobile, à une cinquantaine de mètres de lui. Par dix fois au moins, il songe à faire demi-tour, mais l’orgueil surtout l’en empêche.

Et si je faisais semblant de me sentir mal ou d’être malade. Oh non, grand-p’pa comprendrait vite que j’ai la trouille et grand-maman, même mes parents, sauraient vite ce qui est arrivé. J’aurais l’air ridicule!

Une fois près du veau, il s’arrête, prend une grande respiration et ouvre bien grand le collier qu’il va lui passer au cou. Tout doucement, le plus délicatement possible, il place d’abord le collier sur le museau de la bête qui ne semble pas du tout ennuyée. Il le glisse ensuite jusqu’à son cou en moins de deux. Le collier est bien en place! Charles a retrouvé le sourire et le grand-père en est très fier.

— Un jeu d’enfants, grand-p’pa! dit Charles en décompressant. J’aurais pu venir ici tout seul sans aucun problème tellement ce veau est calme! Regarde, il marche et obéit comme un chien de concours. C’est incroyable!

— Attention, Charles, réplique aussitôt son grand-père, tandis qu’ils s’approchaient de la barrière. On ne sait jamais avec ces bêtes-là. À tout moment, elles peuvent changer d’idée sans même te prévenir, tu sais.

Le grand-père avait vu juste. À peine venait-il de terminer sa phrase que le veau décide de changer de direction, de retourner plus loin dans le champ. Charles a beau tirer de toutes ses forces sur la laisse, rien ne fonctionne. Le veau poursuit toujours sa marche dans la mauvaise direction.

— Qu’est-ce que je fais, grand-p’pa? lance-t-il en désespoir de cause. Ça ne sert à rien, il ne m’écoute plus!

— Allez, ne lâche pas, ti-gars! Je viens t’aider!

Rapidement, le vieillard entre à son tour dans l’enclos. En le voyant arriver vers lui, le veau prend panique et se met cette fois à courir. Charles, suivant les directives de son grand-père, ne lâche pas prise mais se retrouve aussitôt sur le ventre, derrière la bête qui a perdu le nord. C’est la course folle. Charles s’agrippe désespérément à la laisse tandis que le veau le traîne à toute vitesse sur l’herbe mouillée.

Bien vite, les conseils du grand-père cèdent la place à une explosion de rires. Le vieil homme se tord en quatre tellement il rie aux larmes. Son petit-fils, toujours sur le ventre, derrière son supposé chien de concours, glisse sur l’herbe comme un toboggan sur la neige. L’eau gicle de chaque côté de lui. C’est un spectacle incroyable!

Ce n’est qu’après avoir avalé plusieurs brins d’herbe et gorgées d’eau qu’il finit par lâcher prise. Le veau, heureux de sa victoire, cesse presque aussitôt de courir. Charles, lui, se relève péniblement. Il n’a pas du tout envie de rire. Bien au contraire, il se sent ridicule. Trempé de la tête aux pieds, il voit bien que son grand-père se paie une bonne rigolade à ses dépens.

— Tu n’as pas de craintes à avoir, Charles. Tu me connais; jamais je n’irai raconter ça à ta grand-mère, dit le grand-père en reprenant son souffle tant bien que mal.

— Il est bien là le problème, grand-p’pa. Je te connais trop bien! D’ici quinze minutes tout au plus, grand-maman connaîtra toute l’histoire, de long en large, avec en plus quelques détails que tu auras ajoutés pour me rendre encore plus ridicule! Quand tu appelleras monsieur Thibault pour tout lui raconter, tu lui diras aussi que son veau est reparti avec le collier et la laisse et que jamais il ne remportera de concours avec lui!

Le grand-père se remet à rire aux éclats pendant que Charles le rejoint lentement. Tous deux se dirigent ensuite vers la sortie. Au bord de la route, pas très loin de là, un jeune inconnu observe la scène en riant lui aussi à chaudes larmes. Il porte sur sa tête une casquette à l’envers et enfourche un vieux vélo en mauvais état. En l’apercevant, Charles réalise que ce garçon a tout vu et qu’il vaut peut-être mieux ne pas s’attarder davantage dans le secteur. Le garçon, lui, cherche manifestement à engager la conversation en s’approchant un peu.

— Ce n’est pas comme ça qu’on pratique le ski nautique ici, dit-il. Tu sais, ici, c’est debout et derrière un bateau qu’on le fait. C’est plus élégant! Tu n’es pas du coin, toi. Ça paraît!

Le grand-père n’en peut plus et se remet encore une fois à rire à gorge déployée. De son côté, Charles est plutôt insulté par cette remarque et n’ose à peine regarder le garçon qui lui parle. Sans même s’arrêter, il lève tout de même la main en direction du jeune inconnu pour le saluer.

Dire que je pourrais être à Laval présentement. Je serais probablement en train de faire du vélo ou peut-être même encore au lit. En tout cas, je ne pourrais certainement pas avoir l’air plus ridicule que maintenant. J’aurais dû refuser d’aider grand-p’pa aujourd’hui. Chaque fois, c’est la même chose. Je finis toujours par me faire prendre. Pourvu que ces deux-là ne racontent pas ça à toute la ville. Je pourrais bien devoir passer le reste des vacances caché dans ma chambre...


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